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L'Auvergne en peignoir

     

     

Verticalroc

Les pieds meurtris, assis, presque allongé, mes paupières commencent à …Dring ! Depuis longtemps mon téléphone ne fait plus ce son, mais je n'imagine pas transcrire sa ridicule mélodie. Il existe des urgences que l'on devrait savoir refuser, des bras tendus qu'il ne faudrait pas attraper. Écrire l'Auvergne, interviewé des personnalités, vite, très vite, alors que le monde est encore si doux sur ma terrasse ensoleillée…

De mon périple en Auvergne, j'ai conservé un stock d'agréables pensées et quelques potes bouffeur de potée. Par le plus grand des hasards, il se trouve que j'en ai un à la maison. On rentre de "la montagne", il sort de la douche. Vite, mon interview :

Alpiniste auvergnat, tu te moques de qui?

Georges*, drapé d'un coquet peignoir rayé, ne semble pas surpris de mon subit intérêt. Tel un footballeur après son match, il répond à mes questions :

- "A première vue cela ne paraît pas évident dans l'esprit des alpinistes "les vrais". Ceux que l'on rencontre dans les refuges des alpes véritables. N'empêche que gravir la Dent de la Rancune ou les 1885 mètres du Puy de Sancy nécessite connaissance et maîtrise des techniques de l'escalade ou de l'alpinisme. Naturellement, qui dit "'altitude modeste", dit " modestie". Mais la nature du relief et les conditions climatiques souvent sévères préparent admirablement aux rigueurs de la haute montagne.

Un éclair traverse ma mémoire, je crois y voir des gouttes ruisselant sur une dalle devenue glissante.

*Encore Président du GAG (Groupe des Alpinistes Gaulois…) il y a peu, Georges tourne depuis longtemps dans les rouages fédéraux de l"alpinisme auvergnat".

Il me semble que le téléphérique du Mont-Dore était un des premiers *, mais question grimpe les locaux étaient-ils tout aussi précurseurs ?

* 1936

Dés les années 30 tous les reliefs présentant un intérêt technique avaient été vaincus. Tous, sauf un, la fameuse dent de la Rancune. Celle ci ne céda qu'en 1942 sous les ardeurs d'un jeune briançonnais de passage au Mont-Dore. Il utilisa un coin de bois au niveau du pas clé. Personne ne connaissait cette technique ici"

Pas franchement un auvergnat…

Il faudra attendre les années 60 pour assister à une véritable implication des locaux, notamment sous l'impulsion de Denis Collangettes qui sera le premier guide auvergnat. Débute alors une période d'équipement auquel participeront au fil des années les frères Monneron, Laurent Ajalbert, François Pallandre et bien d'autres. Aujourd'hui, grâce à eux, on répertorie une cinquantaine de sites dans toutes les gammes de difficultés.

A part toi qui es connu dans tout ton quartier avec ton "6a à vue si c'est pas trop loin du clou", quels sont les vrais "alpinistes auvergnats" ?

Georges sourit puis se gratte sous son peignoir

"- Tous les alpinistes auvergnats ne sont pas des virtuoses de la goulotte et du big wall, mais depuis plusieurs décennies chaque génération a vu émerger son lot de bon grimpeur. Le premier auquel je pense est Denis Collangettes. Sans avoir été un alpiniste de pointe, il est sans aucun doute le plus connu en Auvergne pour avoir formé la grande majorité des pratiquants actuels. Les noms de Jean-Pierre Frachon (premier auvergnat sur le toit du monde), François Pallandre, Fred Vimal (décédé) pour l'alpinisme et ceux de Ludovic Laurence, Stéphane Julien, Laurence Guyon pour l'escalade se rencontrent fréquemment dans les revues spécialisées. A ces auvergnats purs souche, on peut ajouter celui de Patrick Berhault, auvergnat d'adoption et ouvreur de quelques voies de haute volée.

Quelques stars qui brillent, pour combien qui gravite dans l'ombre ?

La région Auvergne fait preuve d'un remarquable dynamisme. Les clubs enregistrent une progression enviable de leurs effectifs grâce en particulier aux SAE qui ont vu le jour et à la pugnacité de gens comme Michel Ollier ou Emmanuel Laurence.

Georges part s'habiller, il me semble que c'est plus sérieux pour cet entretien. Je sors des diapositives du coin. Clic-clac, souvenirs…

Une lèvre de neige, un piolet qui s'apprête à empaler une glace croustillante. Le ciel poivre et sel, diffuse une lumière blanche. Michel, sous son casque, a le sourire, pas fier, mais heureux d'être là. Il sort d'un des nombreux couloirs du Val d'enfer.

Georges revient, une tartine de chocolat à la main. J'en connais un qui plombé, surplombé même, va se prendre des plombs dans les surplombs !

Que penses-tu possibilités du relief ?

Georges, marque quelque temps d'arrêt entre chaque bouchée :

Les visiteurs qui découvrent les massifs du Sancy et du Cantal sont toujours surpris par la raideur des pentes et l'aspect escarpé de certaines arêtes. Nous sommes loin des clichés propagés par les publicités d'une eau minérale. La station du Mont-Dore offre de sacrés possibilités de ski de couloir et d'alpinisme hivernal et le Puy Mary présente un cirque de cascade de glace qui n'a rien à envier à certains secteurs alpins.

Et le rocher, évidemment un bon vieux calcaire des familles ?

- Pas franchement, mais les basaltes, trachytes et autres granites soumettent aux grimpeurs des problèmes différents.

Nous jetons un œil sur mon encyclopédie. Il y est question de necks, de dykes* et d'autres noms barbares. Avant et après la dernière éruption volcanique, il y a 5800 ans, la nature a beaucoup bossé, faisant naître des formes surprenantes.

- Les orgues basaltiques déconcertent nombre de grimpeurs par leur structure en colonne angulaire. On les trouve sur un nombre réduit de sites dont l'intérêt réside essentiellement dans cette morphologie. Le monolithe de la Rancune, par sa forme et sa hauteur, est une particularité régionale. Sa structure en fissure et dalle est tout de même représentative du type d'escalade que l'on peut rencontrer dans le coin. Souvent d'une longueur, parfois de deux, les sites ont en commun leur tranquillité et leur facilité d'accès. A noter, toute fois, que le volcanisme n'a marqué qu'une partie de la région. L'Allier ou la Haute-Loire offre des falaises, disons, plus classique…

 

*La Dent de la Rancune, par exemple, correspond à un filon de lave qui a été dégagé et mis en relief par l'érosion. Vous grimpez sur un Dyke. Les Necks sont aussi des falaises mises à jour par l'érosion, mais lors de son refroidissement, la lave s'est rétractée en se solidifiant. Comme une marre de boue qui se dessèche au soleil, des fissures polygonales l'ont découpé en prisme sur toute son épaisseur, créant des colonnes comparables à celles d'un orgue.

Clic, je projette mes photos contre un mur blanc.

Dent de la rancune. La vallée de Chaudefour s'étend dans un drapé incandescent. C'est l'automne. Au centre, de la photo, mais aussi de la face Sud de cette dent de géant, se détache un grimpeur. Bandana rouge aux cheveux, pantalon de kimono blanc, François Pallandre semble s'amuser dans "Demi-Lune" 7a/6a/6b. Le ciel est bleu mais j'ai l'impression qu'il faisait froid. Peut-être à cause du bandana ?

Les souvenirs resurgissent. L'angoisse d'une première ascension, au niveau du pas de la voie normale (6a), là même où tout le monde vol sur un clou qui paraissait si douteux. Les histoires des locaux qui bivouaquait au sommet en mangeant des champignons hallucinogènes, le rituel de la source en début de vallée où l'on se doit d'apprécier son eau ferrugineuse, le panneau "chute de pierre" qui fut hissé au sommet. Les plus belles longueurs décorent la face Sud, d'"objectif lune"6a+/6b+/7a+ à la "bobo"6b/5+/5, en passant par "suicide mode d'emploi"7a/6a+. Les trois autres faces se grimpent aussi, avec une particularité pour la face Nord. "Austère et envoûtante", on peut y grimper sous la pluie et en artif. Autant dire que la Rancune a tout pour elle. Site magnifique, rocher parfais, équipement excellent. S'il n'y a qu'un tour a faire en Auvergne, c'est bien par elle qu'il faut passer. Mais attention, elle ne se donne pas facilement. En dessous du 6b, la visite finit bien vite…

Le projecteur ronronne. Georges sait écouter son corps, il attaque une deuxième tartine. Clic.

Crête de coq. Je suppose que c'est l'été. Sur la photo, on ne voit pas la vallée de Chaudefour, ni rien d'autre qu'une dalle claire et lisse sur laquelle marche un grimpeur. De dos, il descend en rappel. Il est vêtu d'un débardeur vert, je ne sais pas qui c'est…

La Crête de Coq est la très proche voisine de la Dent de la Rancune. Plus couché, seule sa face Sud se grimpe. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j'aime bien aller grimper les petites voies du carré blanc. Il faut deux longueurs faciles pour atteindre cette mini dalle renfoncée. Rien d'extraordinaire, sauf peut être la vue et la sérénité dégagée par le lieu.

Clic, clic… Les photos s'enchaînent. J'essaye de les trier par région. Nous continuons sur le massif du Sancy. Deux au Verrou, une au Capucin.

Capucin. L'image est trop sombre, j'aurai du sortir le flash. Derrière Valérie qui assure, on comprend facilement la nature du site : rocher fracturé, exposé au Nord, en altitude et au milieu des bois. On dirait même que la roche est mouillée.

Il faut aller au Capucin un jour d'été, pas trop tôt le matin. Y grimper, apprécier la Sancéite (roche volcanique très compacte), sentir le vent frais sur ces dalles un peu froides, s'y réchauffer sur ses vires. La journée se doit de finir par une truffade au Bougnat. 12000 calories par passage, mais si délectable. Le patron est un copain, il grimpe plus mais a fait les 400 coups sur les sites du coin.

Fondu enchaîné sur le Rivalet puis série de clichés à Châteauneuf. On rigole.

Châteauneuf les bains. Romary, collant rayé, tee short blanc, bras droit replié le long du corps, bi-doigt main gauche, il grimace.

A cette simple vue, je sais que derrière lui on entend des enfants qui jouent dans le petit bois, la Sioule qui s'écoule tranquillement et parfois le bruit de quelques pagaies qui s'entrechoquent contre les canoës.

Claire nous rejoint. Elle revient du mur. A 15 ans 1/2 elle "compétitionne" et hésite pour la prochaine rentrée à s'inscrire dans une section sport-étude, spécialité escalade, évidemment… Je l'interroge.

J'aime bien Châteauneuf les bains, parce que c'est varié. Tu as une belle dalle au fond, des parties déversantes ou bien verticales un peu avant. C'est cool, car le site est agréable, ensoleillé avec la rivière à coté.

Elle cite "Marsupilami"(5+), "La vallée des Cobras" (6b)

Au verrou, j'adore le 6b à gauche de "Vol libre" et la "mille feuilles"-5. A Casamur, quand on n'a pas la possibilité d'aller dehors, j'aime bien le pan du haut. C'est grâce à lui que j'ai progressé. Le Rivalet c'est trop aussi, car on peut y grimper au soleil. "Globule" - 4+ avec son dièdre, la "pont saint esprit" - 5+, "la voie sous le toit"-4+, "Rival laid"-6a/6c.

Avec Georges qui cherche une bonne raison pour attaquer une troisième tartine, nous reprenons notre tour d'Auvergne en diapo. Direction plein Nord.

Lignerolles. Grand angle. Trois cordées semblent disputer une compétition sur des voies de niveau bien inégal. Derrière un bouquet d'arbre, nous apercevons le Cher et son cours tranquille.

C'est drôle, mais je me rends compte d'une similitude dans de nombreux sites auvergnats : l'eau n'est jamais très loin. J'essaye de les compter, Georges, énumère les autres. Commence un dialogue de sourd. Il craque. Ca y est, il a trouvé une bonne raison pour se bâfrer d'une troisième tartine.

Cournol. Un gros bloc blanc se détache d'un bosquet de pin. Sylvie a les épaules collées contre la dalle, les bras le long du corps. On voit bien qu'elle est dans une position très inconfortable. Quelqu'un la pare.

Georges exulte. OK, un point pour lui. Pas de rivière à proximité mais plutôt une plaine suspecte pour ces contrées vallonnées. Un champ de bloc y a été semé par une déesse amoureuse de Julien Clerc "…Assez de ces machins pointus, de tout ce qui blesse, de tout ce qui tue…".

Georges réclame une photo des seins de Sophie Marceau. Clic.

Gorges du Bès. Fanny, tee-shirt large, collant serré, les deux mains, les deux pieds coincés dans un dièdre, le corps recroquevillé, elle réfléchit. La fissure auquel sa gravité s'agrippe paraît se perdre à travers le granite rose.

Je me souviens d'un jour de grimpe dans les gorges du Bès. Un jour, où nous n'avons pas ressenti, comme à l'habitude, le soleil frôler nos muscles tendus. Un énorme chien blanc réclamait notre aide, bloqué, exténué au fond des gorges. La petite communauté de grimpeur a arrêté son activité. Il a fallu l'encorder, l'endormir, le porter avec les pompiers. Ensuite, après plusieurs heures, fiers de notre B.A., nous avons repris la routine de nos errements verticaux.

Pourquoi restes-tu en Auvergne ?

A échelle réduite, le massif offre toutes les activités que j'aime. Il permet de s'entretenir avant d'aller parcourir des itinéraires plus importants. Tout ce que l'Auvergne compte de grimpeurs finit par se connaître à force de se rencontrer. C'est pour cela que l'ambiance est conviviale sur les sites.

Mais alors, pourquoi viens-tu si souvent squatter à la maison ?

Parce qu'elle constitue un camp de base intéressant pour gravir les sommets des Alpes et réaliser des voies de plus grande ampleur. L'Auvergne est une école on y apprend tout, dans toutes les conditions, ici c'est plutôt ma cour de récréation.

Une bien belle école, aux reflets verts, férocement verts. Peut être qu'un jour de brouillard elle vous fera penser à l'Ecosse. Ce jour, là, si d'aventure vous croisez un fantôme virevoltant dans une verticalité, saluez-le. Denis* a enseigné dans cette école.

 

* Denis Collangettes a eu un accident mortel l'an dernier dans cette fameuse cour de récréation.

Fin du texte.

Encadré :

 

Stéphane Julien, 22 ans, n'est pas du genre à se bourrer de tartine au chocolat. 3ème au classement général du Tour Roc Challenge en 98 (1er à deux étapes), 3ème aux Extremes Games de San Francisco et 7ème à la Coupe du Monde de 99, son palmarès est dur à digérer. 8a à vue en falaise, il avoue ne pas aimer travailler les voies. Face à l'alternative grimper en bloc ou grimper en falaise, il n'hésite pas, il choisit la falaise. Georges, à son tour, l'a interrogé.

 

Tes sites préférés ?

En premier lieu, Châteauneuf-St Sauves car le site concentre un grand nombre de voies du 6b au 7c auxquelles s'ajoutent des voies cotées 8a/8a+. Les dévers sont important et le cadre ombragé très agréable. Ensuite, la Dent de la Rancune car elle offre un site magnifique. Le rocher y procure des sensations particulières et fait appel à toutes les techniques. La face Nord possède des voies très physiques dont les cotations ne descendent pas sous le 6c et atteignent le 7c/8a. J'y vois un engagement semblable à celui de voies montagnes.

 

Tes voies préférées ?

Guernica 8a/8a+ à Saint Sauves, elle présente un dévers croissant sur 25 mètres, sans aspérités franches mais de simples réglettes arrondies façon calcaire. J'aime bien aussi "Suicide mode d'emploi" à la Rancune.

Les sites actuellement à la mode chez monsieur haut niveau ?

Saint Sauves car il est récent (3 ou 4 ans) et parce qu'il présente une belle concentration de voies difficiles où l'on peut grimper quand il pleut…

Les voies les plus dures en Auvergne ?

"Quoi de neuf" 8a/8a+ au Capucin - Made in Berhault, "Ma pomme" 8a à Lignerolles et "Guernica" 8a+ à Saint Sauves.

A quoi faut-il s'attendre pour l'avenir ?

Découvrir des nouveaux sites suscitent toujours l'enthousiasme chez les grimpeurs et il existe une véritable motivation à équiper. Il reste à ouvrir sur Châteauneuf , sinon, les falaises ne poussent pas comme les champignons, même en Auvergne. Je pense qu'il y a des possibilités à exploiter coté bloc dans le Cantal.

Qui fait bouger le haut niveau, quelles sont les figures montantes ?

Laurence Guyon et Ludovic Laurence, par leur réussite personnelle, sont des sujets de motivation, mais des grimpeurs tels que Bertrand Meunier (1er 8a à vue gravi par un auvergnat) et Thierry Monpied sont des modèles sans être des compétiteurs. Plus que le fait d'une personne, l'essor de l'escalade est du à une politique fédérale d'ensemble. L'ouverture de Casamur (mur de Clermont-Fd) a joué un rôle important en offrant aux grimpeurs de bon niveau la possibilité de s'entraîner régulièrement et ensemble. Une sacré émulation !

Quels attraits trouves-tu à la région ?

Les paysages sont magnifiques, toujours dans des cadres très sauvages, rarement à proximité de routes. J'aime bien aussi le coté "terrain d'aventure" de certains sites comme la Rancune. Les falaises n'ont pas l'ampleur du Sud ou des Alpes mais le caractère engagé de certaines prépare à l'escalade de grandes parois. La convivialité entre grimpeur me donne toujours goût à revenir au pays.

En conclusion ?

Si l'Auvergne est une pépinière de bons grimpeurs, ce n'est pas dû au hasard mais à l'existence de falaises où tous peuvent développer leurs qualités et potentiels techniques. Les gens qui évoluent allègrement dans le 7ème degré ont largement de quoi se faire plaisir.

 

Copyright : Jean-Pierre Tauvron