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Le secret des stars : Analyse pragmatique de la maîtrise de sa peur.
Parution dans le magazine Vertical - 1998 C'était un dimanche après midi je crois. La tension était grande dans la salle télé de l'internat. Nous venions d'enchaîner tour à tour, un film de Cousteau sous la banquise et les exploits d'un certain Patrick, capable de grimper sans ses moufles. J'étais à l'âge des choix. A l'âge existentialiste où l'on pressent que la vie à un sens et qu'il est l'heure de le trouver. Aussi, plutôt qu'une carrière de phoque, j'optais pour celle d'escaladeur. La suite fut tout aussi classique. Découvrant, qu'il y avait d'autres montagnes qu'en Vau, je m'attaquais au fil du temps, à toutes les pratiques qu'a dû inventer l'homme pour soulager ses instincts ancestraux d'homo hibernatus : escalades rocheuses et glaciaires, ski alpinisme... C'est par ce biais que je découvris le problème. Très souvent, trop souvent, je me trouvais confronté à un déclic bizarre dans ma mécanique pourtant bien huilée. Un phénomène exaspérant que l'on rencontre quelques fois dans la vie courante. C'est le sèche cheveux qui disjoncte par surprise, la chaîne qui saute, l'ordinateur qui affiche un message d'erreur incompréhensible... A mon tour, en montagne, à proximité du danger, je disjonctais, pédalais dans le vide ou diffusais des discours incohérents... Pourtant j'étais persuadé d'avoir bien suivi le mode d'emploi : le sport c'est la recherche du plaisir, le plaisir est lié à la difficulté, la difficulté en montagne implique le danger. L'analyse des causes de mon problème était enfantine : Le danger instaurait la peur, la peur créait la surchauffe, la surchauffe commutait une sorte de thermo-contact intérieur qui déclenchait les sécurités, mettant la machine en échec. En technicien consciencieux, j'isolais rapidement chaque phénomène et j'étudiais ceux sur lesquels je pouvais intervenir. Inutile d'espérer réduire les dangers de la montagne, et incompétent pour modifier mes centres nerveux et le micro-processeur qui me fait office de cerveau (ou le contraire), il ne me restait qu'une chose : Limiter la peur pour éviter la chauffe. Presser d'en finir avec ce problème exaspérant, je réduisais naïvement les dangers en un seul, celui de la chute. Je m'équipais donc d'une barre de traction, de prises rapportées et de poignées de forces pour attaquer dans la foulée un programme rébarbatif. Il me semblait qu'il fallait augmenter au maximum ma force de traction pour contre carrer la maudite apesanteur, si présente en montagne. Dans le même temps et par la même logique j'essayais de diminuer ma masse par un régime adapté. Pourtant rien n'y fit. Ces séances d'entraînement physique devant " Question pour un champion " (...) sur la télé installée dans le grenier n'y changèrent rien. Tout juste si cela avait retardé le déclic. Un clou un peu plus pourri, 50 cm de trop entre deux pitons ou simplement le cri d'un choucas, et paf ! : La machine chauffait puis rentrait dans un cycle infernal de vibrations. Un pied, une jambe, puis l'autre, le bras et bientôt tout le corps tressautait. Les exploits télévisés de Catherine Destivelle et ma rencontre avec un vieux guide bedonnant confortèrent ce que je pressentais. Ni la force, ni la masse ne réduisent la peur ! Ca compliquait bigrement le problème. Je tentais donc une autre hypothèse. Si j'ai peur alors que je suis attaché à une corde qui résiste à 2 tonnes, elle même fixée à un spit ultra étudié et le tout noué à un cuissard en kevlar dernier cri, c'est que je suis con... Cette révélation m'était apparue lors d'une rencontre avec Christophe Profit. Ce mec avait l'air réellement intelligent et réalisait des trucs si incroyables... Je remplaçais donc mes séances de musculation par une étude assidue de tous les ouvrages techniques. En six mois je maîtrisais tout : Les facteurs de chute, les manoeuvres sur glacier, l'angulation des carres ... Même si je n'avais pas pu développer mon intelligence, j'avais une connaissance encyclopédique qui me permettait de résoudre tous les problèmes. Enfin presque, car quand j'étais dans du 50° en glace sur mes petits skis, il était où le vrai problème. C'était la position des genoux ou le fait qu'il ne fallait pas se louper ? De la même façon, 3 mètres au-dessus d'un clou béton, avec un facteur de chute de 0.004, aucun obstacle, un baudrier neuf et un noeud vérifié 3 fois, j'avais beau savoir que le risque était de 1/12 millions, le déclic se faisait, et tout recommençait. La surchauffe, les sueurs, les tremblements... L'élément révélateur fut, cette fois, le hasard d'une altercation dans une benne de l'aiguille du midi avec une star de la pente raide. S'il en était besoin, je sû qu'il n'est pas nécessaire d'être intelligent pour être bon alpiniste. Ce simple petit clic m'astreignait à des courses modiques, sans panache, de la course présente dans tous les topos, de la toute classique... Sans ce clic j'en aurais tenté des choses ! Des faces, des nord, des sud, des hivernales, des grandes ! Mais presque à chaque fois : " paf ", ou bien " clic ". Pas tout le temps, bien sûr. Parfois, pas de clic, ni de paf, pas de gorge serrée. Mais j'étais tellement certain qu'ils allaient surgir que je préférais m'abstenir. Le temps s'écoulait, et malgré une expérience du milieu plus précise, j'avais la sensation que se déclic sur lequel je butais était de plus en plus fréquent et aléatoire. Je me suis même rassuré en essayant de croire que je subissais la sagesse de l'age, les responsabilités de la paternité. Ce fut démenti à la sortie d'une projection de glaciériste. Je remarquais que François Damilano avait le même break familial que moi, avec le même siège bébé à l'arrière. Pourtant il ne laissait pas une impression de mauvais père ! Malgré toutes ces réflexions je continuais à grimper et skier. Certes je n'avais pas un gros niveau, je ne franchissais pas des obstacles insensés et pourtant, bizarrement je continuais et je me faisais quand même plaisir. Puis un jour j'ai compris. Après avoir parcouru tous les ouvrages techniques, je m'étais attardé sur la littérature des stars alpines et sur leurs interviews. A chaque lecture, je restais songeur. Bien que je comprenais et imaginais leurs propos, quelque chose me paraissait étranger et pourtant commun à chacun d'eux... Ni leurs signes du zodiaque, ni leurs religions, ni leurs races, quelque chose d'autre... J'avais du mal à me reconnaître dans leurs discours et pourtant nous pratiquions les mêmes activités, seul le degré en était différent. Je pensais que les sensations que je percevais dans mes moments intenses devaient être les mêmes dans les leurs. Seuls la hauteur, la pente ou la réglette étaient différentes. Mais non, je me trompais. Face à la réussite, face à l'échec, face aux séracs, aux avalanches, aux morts des copains, face à la pente : ils avaient des interrogations sur leur conscience, des réponses sur leur âme, des réflexions sur leur karma, ... Le vrai écart n'était pas technique, ni physique. Il fallait que je me rende à l'évidence : Eux étaient philosophes et moi pas ! Rien ou presque (j'exagère) sur le plaisir de sentir ses muscles fonctionner, la beauté fugace d'un mouvement, la tranquillité simple du paysage, le contact chaud de la pierre. Toutes les interviews, tous les récits de course recelaient de thèses philosophiques sur le sens de la vie, ses relations avec sa conscience, ses rapports avec la mort, ... Eux dialoguaient avec leur conscience alors que moi, dans la même situation, bêtement, je blaguais ou engueulais le copain, qui pour l'occasion grimpait avec moi. Pourquoi j'allais en montagne ? Car je chantais dans les godilles, rigolais dans les ramasses, m'extasiais dans les panoramas grandioses. Car j'aimais la tranquillité d'une vire pour commenter les dernières bêtises de ma fille, les bains de soleil sur la terrasse des refuges. Car j'aimais sentir la vie dans tous mes muscles, leur puissance, leur faiblesse. Car j'aimais le vide dans mon esprit, la simplicité des choses, loin des inondations de tracas de la vie courante: Il fait chaud, il fait froid, on monte, on descend, j'ai peur, je n'ai pas peur. Les stars n'étaient pas manichéennes. Elles pratiquaient pour assouvir des doctrines existentielles plus ou moins claires, plus ou moins alambiquées, souvent différentes. Alors qu'un mètre au-dessus d'une broche à glace je n'avais que peur, elles, 12 mètres au-dessus, approfondissaient leur relation avec leur conscience. La philosophie était là pour shunter le déclic qui m'était si fatal. Si je souhaitais être bon je devais, avant tout, être philosophe. Je me suis posé la question : Intox ou réalité ?. Car, c'est vrai qu'il est tentant dans une interview ou devant la page blanche de disserter sur des sensations qui ne sont pourtant qu'entièrement physique. Je me suis aperçu que lorsque je pendulais dans le vide au bout de 30 mètres de corde, ma conscience se faisait toute petite dans un coin du cerveau. Et que si je souhaitais dialoguer avec elle, elle ne risquait pas de m'entendre car elle se cachait apeurée tout au fond de son trou. Je n'étais pas une star et j'avais beau ordonner à mon esprit des réflexions abstraites, je n'y arrivais pas. Je me suis donc rendu à l'évidence : Avec 6 sur 20 en philo au bac, je ne serais jamais un bon montagnard. Bizarrement, ce jour là, je me suis surpris à espérer. J'ai pensé que si nous étions différents des stars, que si leur moteur était la difficulté, nous autres, au contraire, pouvions continuer à pratiquer sous le seuil du " clic ", sans que le plaisir soit induit par l'exploit. Puis je les ai vus. La philosophie c'est sympa, mais sous la tente, ils parlent de la cuisson des nouilles et du dernier piolet à la mode, et dans le raide, c'est plus leur instinct de survie qui les colle à la pente que le sens de leur vie. J'ai vu qu'eux aussi chantent en godillant dans du simple 30°, qu'eux aussi l'ont mon satané déclic quand ils sont limites. Et j'ai pensé qu'à la réflexion, ce n'est pas si désagréable de venir le titiller. C'est un peu comme gratter une plaie qui fait mal : on sait qu'il ne faut pas le faire, mais on le fait quand même ! Pourquoi ? Peut être, tout simplement, pour s'assurer qu'en dessous la vie subsiste... Mais là je sens que je deviens philosophe... |
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